Discours prononcé par Elizabeth May au deuxième Congrès des Verts mondiaux

SÃO PAULO - Bonjour, c’est avec beaucoup d’émotion que je prends la parole après l’hommage rendu à Ingrid Betancourt. Pour ceux et celles d’entre nous qui ne l’ont jamais rencontrée, nous n’avons ménagé aucun effort pour convaincre nos gouvernements qu’ils devaient faire beaucoup plus pour que les FARC acceptent de la relâcher. Au Canada, nous avons demandé aux gouvernements d’agir en son nom le 8 mars, dans le cadre de la Journée internationale des femmes. Nous, les Verts, avons beaucoup en commun avec elle – nous partageons la même vision, mais aucun d’entre nous n’a connu sa souffrance. Il est difficile pour moi de parler des changements climatiques après un hommage aussi émouvant, mais elle demeure dans nos pensées, dans notre cœur et dans nos prières, tout en sachant qu’un jour viendra où elle sera libre.
Discours d'Elizabeth May
Chef, Parti Vert du Canada
Deuxième Congrès des Verts mondiaux
São Paulo, Brésil
2 mai 2008

- Le discours prononcé fait foi -

Bonjour, c’est avec beaucoup d’émotion que je prends la parole après l’hommage rendu à Ingrid Betancourt. Pour ceux et celles d’entre nous qui ne l’ont jamais rencontrée, nous n’avons ménagé aucun effort pour convaincre nos gouvernements qu’ils devaient faire beaucoup plus pour que les FARC acceptent de la relâcher. Au Canada, nous avons demandé aux gouvernements d’agir en son nom le 8 mars, dans le cadre de la Journée internationale des femmes. Nous, les Verts, avons beaucoup en commun avec elle – nous partageons la même vision, mais aucun d’entre nous n’a connu sa souffrance. Il est difficile pour moi de parler des changements climatiques après un hommage aussi émouvant, mais elle demeure dans nos pensées, dans notre cœur et dans nos prières, tout en sachant qu’un jour viendra où elle sera libre.

On m’a demandé de faire le point sur les conséquences des changements climatiques sur nos collectivités, notre économie, la paix et la sécurité dans le monde, ce qui est impossible à faire en seulement quinze minutes. Le temps alloué ne suffirait même pas à énumérer les conséquences des changements climatiques sur les collectivités dans le monde, encore moins à en discuter ou à les analyser. Je parlerai donc uniquement des conséquences pour le Canada. Et encore, la liste est très courte et très sélective.

Au Canada, les glaciers, des montagnes Rocheuses jusqu’au Yukon, rétrécissent rapidement, mettant en péril nos réserves d’eau douce et précipitant une crise de l’eau.

Les niveaux des Grands Lacs ont chuté en dessous des niveaux historiques, à un point tel que des navires se sont échoués dans la Voie maritime du Saint-Laurent.

Les changements climatiques ont entraîné une épidémie d’insectes aux conséquences dévastatrices à l’intérieur de la Colombie-Britannique. En effet, il y a longtemps que cette province n’a pas connu de grands froids hivernaux. Auparavant, les coups de froids suffisaient à empêcher la survie du dendroctone du pin ponderosa au cœur des forêts de Colombie-Britannique, mais des hivers plus chauds ont provoqué des épidémies sans précédent. À cause de la crise climatique, une forêt deux fois plus grande que le territoire de la Suède a été entièrement décimée par cet insecte. L’an prochain, les forêts de pins tordus morts de Colombie-Britannique produiront autant de carbone que toute l’économie de la province au grand complet.

Au Canada, les événements météorologiques violents – des inondations aux tempêtes de verglas, en passant par le premier ouragan tropical à frapper le Canada de plein fouet (il a frappé la Nouvelle-Écosse en 2003) et les vagues de chaleur extrêmes qui paralysent les grandes villes – sont de plus en plus en fréquents. Ces événements sont aujourd’hui la norme.

Mais c’est dans le Nord que les répercussions sont les plus palpables.

Dans l’Arctique, 2 000 000 de kilomètres carrés de glace marine ont disparu. Cela équivaut à un déclin de 10 à 20 % de la glace marine au cours des 30 dernières années. De surcroît, la glace marine restante est plus mince, mettant en péril la vie des chasseurs inuits et leurs modes de vie traditionnels.

L’été dernier, le légendaire passage du Nord-Ouest s’ouvrait pour la toute première fois. Ironiquement, ceux qui entrevoient les possibilités économiques de cette nouvelle route de navigation et le potentiel commercial des champs pétroliers et gaziers enfouis sous les glaces de l’Arctique jubilent.

Les Inuits vivent des phénomènes météorologiques complètement nouveaux. Lorsque le petit village de Sachs Harbour, sur Banks Island, a appelé la station météorologique d’Edmonton pour rapporter un phénomène météorologique, on leur a répondu que c’était impossible, qu’il faisait trop froid sur Banks Island. Mais les Inuits l’avaient vu. Ils venaient de vivre le tout premier orage électrique de l’Arctique. Il n’y a pas de mot pour décrire ce phénomène en inuktitut. Pas de mot non plus pour décrire les nouvelles espèces d’oiseaux et d’autres formes de vie qui font peu à peu leur apparition dans l’Arctique.

Partout où se pose le regard, le sol s’affaisse. Le pergélisol fond et le sol s’affaisse. Dans un autre effet pervers de rétroaction, la fonte du pergélisol libère de grandes quantités de méthane, un gaz à effet de serre très puissant. Les villages inuits devront être relocalisés en raison de la disparition du pergélisol.

Lorsque je me tourne vers les Verts de la planète, je n’ai pas besoin de dire à une assemblée de Verts des quatre coins du monde que les niveaux actuels de GES – à plus de 30 % au-dessus des plus hauts niveaux jamais enregistrés sur cette planète au cours du dernier million d’années – constitue un danger clair et réel.

Il y a vingt ans, j’ai pris part à la première conférence scientifique sur la crise climatique qui a eu lieu en juin 1988, à Toronto. À l’issue de cette conférence intitulée explicitement L’atmosphère en évolution : implications pour la sécurité du globe, de nombreux scientifiques se réunirent, y compris Jose Goldemberg, de São Paulo, et affirmèrent à l’unanimité que :

« L’humanité mène non intentionnellement une expérience mondiale incontrôlée dont les conséquences ultimes peuvent être de l’ordre de grandeur d’une guerre nucléaire mondiale. »

C’est une expérience sans fin. L’aboutissement de cette expérience éventuellement suicidaire, ou à tout le moins « géocidaire », dépend des mesures prises par les gouvernements du monde entier pour réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Si l’utilisation des combustibles fossiles et la déforestation s’arrêtaient demain à l’échelle planétaire, nous devrions encore gérer les soubresauts du climat pendant au moins cent ans en raison des émissions déjà produites.

Toutefois, avec une planification et les ressources adéquates – ce qui n’est pas le cas à l’heure actuelle – nous serions en mesure de faire face aux changements climatiques.

Mais si les gaz à effet de serre continuent d’augmenter, nous pourrions être confrontés à des événements représentant un « point de non retour », c’est-à-dire des événements qui menacent de provoquer une crise climatique à laquelle nous serions incapables de faire face, un point de basculement qui menacerait la survie de notre civilisation et celle de millions d’espèces.

Il existe trois principaux points de basculement :

  • L’affaissement de la calotte glaciaire de l’ouest de l’Antarctique; un impressionnant volume de 3,2 millions de kilomètres cubes de glace se trouve actuellement déstabilisé par le réchauffement des eaux à la base de la calotte glaciaire;
  • La déstabilisation et la fonte rapide de la calotte glaciaire du Groenland; si la calotte glaciaire de l'ouest de l'Antarctique ou celle du Groenland venait à s’affaisser, il faudrait modifier les estimés du GIEC quant à la hausse du niveau moyen de la mer à l'échelle de la planète de moins d’un mètre à près de 4 ou 5 mètres; si les deux calottes glaciaires s’affaissaient en même temps, le niveau de la mer augmenterait de près de 10 mètres;
  • Le troisième a également un lien avec les deux premiers : l’arrêt éventuel du Golf Stream provoqué par l’apport accru d’eau douce attribuable à la fonte des glaces; l’eau douce ralentit le Gulf Stream, qui a perdu 30 % de sa puissance au cours des 30 dernières années.

Ces conséquences des changements climatiques ont des conséquences réelles pour la sécurité internationale. Le Département de la défense des États‑Unis (le Pentagone) a par ailleurs effectué une étude de ce que pourrait être un scénario plausible de changement climatique si ce changement devenait brutal. La conclusion était que c'était plausible. Les conclusions du rapport ont été publiées dans la revue Fortune en 2004.

Le Pentagone a conclu qu'il était plausible que le Gulf Stream s'arrête en 2010 et a considéré les conséquences en cascade que cela pourrait avoir dans le monde entier, notamment le refroidissement du climat en Europe, des précipitations changeantes, davantage de sécheresses, avec perte de production alimentaire et famine, ainsi que des mouvements massifs de réfugiés. Le rapport a conclu que le changement climatique représentait une menace plus importante pour la planète que n'importe quelle organisation terroriste.

Qu’en est-il de la réaction des gouvernements face à cette menace? Je suis embarrassée d’admettre que le gouvernement du Canada a enregistré la pire performance de la planète à ce chapitre. Le gouvernement de Stephen Harper a résilié tous nos engagements aux termes de Kyoto et favorise délibérément l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre dans les sables bitumineux de l’Athabasca.

Si nous prenons tous les engagements de tous les gouvernements du monde, les conséquences sont désastreuses. Selon les Perspectives énergétiques mondiales, publiées par l’Agence internationale de l’énergie, si tous les gouvernements maintiennent leurs engagements actuels, les émissions seront de 27 % plus élevées en 2030 qu’en 2005. Les concentrations de carbone dans l’atmosphère atteindront 550 ppm, ce qui est deux fois plus élevé qu’avant la révolution industrielle, rendant inévitable une augmentation de 3 degrés Celsius des températures moyennes mondiales. Et elles ne cesseront d’augmenter par la suite – 3 degrés deviendront rapidement 4 degrés, et 4 degrés seront bientôt 5 degrés, et ainsi de suite dans un phénomène d’effet de serre galopant.

Nous devons empêcher les niveaux d’atteindre 550 ppm. Pour cela, selon l’AIE, nous devons faire en sorte que l’année 2015 soit la dernière année où on enregistre une augmentation des émissions de gaz à effet de serre. Elles devront atteindre rapidement leur sommet puis connaître une forte baisse.

Les Perspectives énergétiques mondiales concluent sur un avertissement : « La principale rareté à laquelle sera confrontée la planète n’est pas celle des ressources naturelles ou de l’argent, mais un manque de temps. »

La lutte contre cette menace doit devenir un principe primordial pour tous les gouvernements.

Certains estiment impossible d’effectuer cette transition à temps.

J’ai besoin de croire que c’est possible. Pour reprendre les propos de la fondatrice du parti vert allemand Petra Kelly, une femme que j’ai eu l’honneur de connaître : « Nous devons, de notre vivant, accomplir l’impossible. Autrement, nous sommes condamnés à vivre l’inimaginable. »

Les Verts se doivent de faire l’impossible. Laissons d’autres partis politiques explorer l'art du possible.

Nous devons relever le défi de faire l’impossible, puisque le contraire est inimaginable.

Pour reprendre les propos d’Ingrid Betancourt : « L’avenir est vert. » Il doit l’être et il le sera!